LES BANZAI. Version française.

L’image des Banzai refit surface sur une plage italienne rocailleuse et sauvage. Quatre jeunes touristes américaines, perchées sur des rochers et défiant la mer agitée, avaient réveillé le souvenir de ma trouble adolescence. J’eus la sensation que quelqu’un me chuchotait leur nom à l’oreille…

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Elles étaient trois, toujours ensemble. Elles buvaient une première bière dans le bar que mes amis et moi fréquentions quand nous avions 17 ans. Nous les avions surnommé «Les Banzai». Elles étaient plus jeunes que nous, deux ans de moins, ou pas. C’est difficile à dire, car je ne leur ai jamais parlé, jamais adressé la parole.
Quelques années avant de les connaitre, j’étais un garçon très timide. Je jouais aux chapas1, reconstituant les étapes du Tour de France ou aux soldats que je déployais sur des champs de bataille du monde entier.

En un clin d’oeil, je me suis vu sur un terrain vague, sans mes inoffensives chapas ou mes soldats en plastique, mais entouré d’une bande de fous furieux défoncés. Mes amis et moi étions une bande de suicidaires dépassés par les effets de l’alcool, du haschisch et des acides.Nous avions quelque chose de ces soldats qu’on envoie au front sans préparation, de la chair à canon. Nous n’étions pas prêts pour encaisser cette mitraille et moins encore pour les subtilités de la séduction féminine. Moi, en tout cas, je ne l’étais pas. Je ne sais pas ce qui me faisait le plus peur, les bagarres ou parler à une fille qui me plaisait. Les deux me paralysaient complètement. Certains de mes amis étaient experts en la matière et ne vacillaient pas à l’approche d’une fille. D’autres étaient des guerriers accomplis toujours prêts pour le combat et n’étaient pas avares de mandales.

J’excellais dans l’art du mutisme absolu. Mes cernes noirs atteignaient des dimensions démesurées et ma bouche restait scellée devant le spectacle dantesque de la nuit du nord-ouest madrilène. Devant les bars et les discothèques atrocement impersonnels où il était impossible de ne pas perdre la tête devant tant de médiocrité superficielle. La violence était une issue facile et logique. Sauf pour moi, un être apeuré que seules les drogues et l’alcool pouvaient désinhiber.
Les vendredis soirs, à la sortie du lycée, j’appelais un par un tous mes amis. Je passais une heure au téléphone. Nous nous donnions d’abord rendez-vous chez moi. Dans mon jardin, on fumait nos premiers joints. Puis nous prenions le bus qui nous amenait tous ensemble au village voisin. Une fois là-bas, nous prenions la direction du bar où nous retrouvions les Banzai.

Les Banzai avaient leur propre style et une certaine attitude rebelle, elles n’étaient pas comme la plupart des filles du coin. La plus grande était ma Banzai. Elle avait les cheveux longs et châtains avec une frange. Elle était mince, et dans ma mémoire, je la revois vêtue d’un ample pull en laine, un pantalon moulant et des baskets blanches très usées. Ses yeux étaient marrons et elle avait des cernes que je trouvais très attirants. Elle avait un regard triste, ou bien c’est le souvenir que je veux en garder. Sa meilleure amie, l’alliée des conspirations, était une petite brune. De la troisième, je ne me rappelle que ses cheveux courts blonds. Aucune d’elles n’était à sa place dans ce bar immonde où nous prenions place, serrés les uns aux autres, sur des tabourets blancs inconfortables.

Nous ne retrouvions jamais les Banzai dans un autre bar ou discothèque du coin. Elles devaient aller à Madrid après, elles prenaient juste la première bière au village, c’est tout. Nous, on restait dans ce village de merde. Nous n’avions pas de voiture et les seules fois où on réussissait à en choper une, c’était un miracle qu’on ne se tue pas tous dans un accident. Nous avons eu de la chance, d’autres moins. A cette époque, beaucoup de gens que je connaissais trouvèrent la mort sur la route. Ils disparurent telles des étoiles filantes une nuit d’été. Leurs noms s’entassent dans le cimetière de ma mémoire. Dans ce cimetière oublié, reposait le souvenir des Banzai, réveillé de manière totalement inespérée sur une plage italienne.

Une nuit, nous les avons croisées dans la rue. Nous les avions vues de loin, elles descendaient vers l’arrêt de bus. Un de mes potes se mit à courir derrière elles en criant «Banzai, Banzai ! », en furie totale. Je crois qu’elles ne se rendirent compte de rien. Nous les vîmes monter dans le bus sans se retourner.
Notre ami, le connard qui les avait poursuivies, trébucha et tomba au sol. Malheureusement, il ne se fit même pas une petite égratignure. Je l’aurais tué sur le champ. Je ne lui ai jamais pardonné.

Les Banzai cessèrent de venir boire leur première bière au bar. Nous ne les revîmes plus. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elles sont devenues. Je ne sais même pas comment elles s’appellent, alors comment les retrouver sur Google, sur Facebook ou dans l’annuaire.
Ce que je sais, c’est qu’il existait une complicité silencieuse entre nous. Nous nous reconnaissions et nous comprenions. On aurait aimé parler une autre langue, avoir une autre famille, aller dans un autre lycée. On aurait aimé grandir dans un autre quartier, une autre ville, un autre pays.

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